mai 8 2010

“Même dissous, le parti d’Aung San Suu Kyi reste très influent”

source : lexpress.fr - Par Jérémie Lanche

Devant l'ambassade de Birmanie à bangkok en août 2009.

REUTERS

Devant l’ambassade de Birmanie à bangkok en août 2009.

Le parti du prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi vient d’être dissous par la junte birmane. Quels sont les nouveaux rapports de force qui animent le pays? Isabelle Dupuis, du site Info-Birmanie a répondu aux questions de LEXPRESS.

La junte birmane au pouvoir depuis 1988 a annoncé aujourd’hui, la dissolution de la Ligue Nationale pour la Démocratie (LND), sous prétexte qu’elle refuse de participer aux élections législatives prévues à la fin de l’année. Le parti du prix Nobel de la paix 1991, Aung San Suu Kyi, assignée à résidence depuis 2003, est la figure de proue de l’opposition birmane, vingt ans après son succès aux élections. Les généraux ont promulgué en mars, les nouvelles lois électorales qui achevaient d’annuler le scrutin de 1990.

Comment interpréter ce nouveau revers pour l’opposition birmane, plus de deux ans après le soulèvement des moines bouddhistes, et la répression sanglante du régime militaire qui a suivie? Réponses avec Isabelle Dubuis, coordinatrice de l’association Info-Birmanie qui milite pour le respect des droits de l’homme dans le pays.

L’annonce de la dissolution de la LND est-elle une surprise ?

Non, pas vraiment. La LND s’était prononcée fin mars déjà, sur sa non-participation au scrutin. Les partis disposaient de deux mois pour s’enregistrer, délai au-delà duquel ils seraient considérés comme illégaux, et donc passibles d’interdiction. C’était une décision difficile, et il faut saluer cette position courageuse.

La LND a décidé de s’opposer à ce scrutin pour ne pas cautionner un processus politique fantoche, alors que les militaires n’ont fait aucune concession. Il y a toujours plus de 2100 prisonniers politiques, et les généraux ont refusé tout dialogue avec les forces pro-démocratiques, ainsi qu’avec les minorités ethniques. L’attitude de la LND a aussi permis à la communauté internationale de s’intéresser aux lois électorales, et d’admettre que le scrutin n’a aucune transparence.

La LND était déjà frappée par un “arsenal législatif” mis en place par la junte pour barrer la route à Suu Kyi (défense pour les Birmans mariés à un étranger de se présenter aux élections, interdiction aux personnes purgeant une peine de prison d’appartenir à un parti politique…). Sa dissolution modifie-t-elle radicalement sa situation?

Pas vraiment. Il ne faut pas avoir le sentiment que la LND pouvait travailler librement dans le pays jusqu’à hier soir. Il y a eu une répression terrible qui s’est abattue sur elle depuis vingt ans, et de nombreux leaders politiques sont aujourd’hui en prison. Aucun bureau local ou régional n’est autorisé, et seul le bureau de Rangoon [la capitale économique], est ouvert. Il ne faut donc pas avoir le sentiment qu’il y aura un changement majeur pour les cadres du parti ou pour la population. Même dissoute, la LND restera une force politique très influente.

En tant que soutien de l’opposition birmane, supportez-vous la décision d’anciens cadres du LND de former un nouveau parti politique?

C’est une question difficile. Il y a beaucoup d’incertitudes sur ce nouveau parti démocrate, et aucune indication ne permet de dire si la commission électorale l’autorisera à participer au scrutin. Si ces personnes se revendiquent trop de la LND, elles seront censurées. Mais participer aux élections, en espérant un changement politique au vu des lois promulguées, c’est tout simplement illusoire, voire utopique.

Nous soutenons l’organisation d’élections -nous l’attendons depuis vingt ans- mais pas celles qui sont prévues par la junte. En l’absence de partis d’opposition, la junte a déjà gagné, et la population ne sait pas pour qui voter. Mais il est trop tôt pour se prononcer sur ce nouveau parti, qui n’est pas encore enregistré, ni sûr d’être accepté par le pouvoir.

La junte au pouvoir souffle le chaud et le froid sur l’opposition. Il y a eu la libération le 13 février du vice-président de la LND, Tin Oo, arrêté en 2003, et l’arrestation une semaine plus tard de quatre opposants birmans, pendant la visite du rapporteur de l’ONU sur les droits de l’homme. Les généraux se sentent-ils menacés avant ces élections?

Ils ont mis en place un dispositif légal pour s’assurer de leur pouvoir. Des opposants nous disent: “Ces élections c’est comme un match de foot, sauf qu’il n’y aurait qu’une seule équipe sur le terrain”. Et même si les généraux sont un peu patauds, ils arriveront à marquer des buts puisqu’il n’y a personne dans les cages.

Il y a eu beaucoup de changement ces dernières semaines, avec la démission [de ses fonctions militaires] du Premier ministre, Thein Sein, pour pouvoir se présenter aux élections. Mais il s’agit d’une façade civile, où la dictature militaire troque le kaki pour enfiler un costume. Les généraux ont suffisamment verrouillé ces élections pour s’assurer de leur total contrôle sur le processus politique. La modification de la Constitution [soumise à un référendum adopté avec un score de 92.4%] leur accorde l’impunité pour les crimes commis pendant l’exercice de leurs fonctions.

Comment jugez-vous l’attitude de la communauté internationale sur le dossier birman? Faut-il faire confiance à la junte lorsqu’elle envisage d’organiser les premières élections législatives depuis 1990?

Ce processus politique a été initié suite aux pressions internationales. Le lancement de la « feuille de route vers une démocratie disciplinée », en 2003, a été lancé l’année où Aung San Suu Kyi a échappé à une tentative d’assassinat, et était de nouveau placée en résidence surveillée. Les voisins de la Birmanie, y compris la Chine, ont d’ailleurs poussé les généraux à normaliser une situation politique de plus en plus insoutenable.

Il y a une volonté de la part des généraux de contenter la communauté internationale, et de se faire oublier de l’ONU. Mais le problème reste le manque de clarté des réactions diplomatiques, et l’absence de réponses fermes et concertées, notamment de la part de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), dont la Birmanie est membre.

Les 27 Etats membres de l’Union européenne ont adopté une position commune, et lors d’un vote au Parlement européen fin avril, ils ont prolongé d’un an les sanctions imposées à la Birmanie. Malgré cela, l’Union n’a pas initié de pressions tangibles et concrètes sur la junte, pas plus que l’ONU qui est paralysée, et l’ASEAN qui se retranche derrière le principe de non-ingérence dans les affaires internes de ses membres.


juin 2 2009

Total : le jeu de la désinformation

C’en était presque incroyable, dans l’article du monde “Total répond à Jane Birkin”, Christophe de Margerie, ressemblait presque à un ange… et Total le grand sauveur du peuple birman… Les réactions sont nombreuses, en voici quelques-unes :

source : Info Birmanie

Communiqué d’Info Birmanie - 2 juin 09

Info Birmanie souhaite apporter ses précisions suite à la tribune de Christophe de Margerie, directeur général de Total, publiée dans Le Monde des 31 mai et 1er juin 2009, et intitulée “Birmanie : Total répond à Jane Birkin”. Notre association ne peut que constater la relative désinformation à laquelle se livre le groupe pétrolier, qui pourrait presque passer auprès du lecteur néophyte pour le bienfaiteur de la population birmane. Le texte aligne vérités tronquées et affirmations discutables.

Christophe de Margerie fait notamment l’impasse sur un certain nombre de faits :

- interpellé sur la manne financière que constitue Yadana (projet gazier dont Total est l’opérateur) pour le régime militaire, il n’y répond simplement pas. Sa position de premier soutien financier de la junte birmane n’est sans doute pas, en terme d’image, à l’avantage du groupe pétrolier.

- si rien n’est chiffré des bienfaits amenés par Total et ses partenaires aux populations birmanes, ce n’est pas le fruit du hasard. 15 millions de dollars ont déjà été consacrés par ceux-ci à des projets sociaux en Birmanie. Mais l’ONG Earth Rights International, à l’origine de rapports de référence sur Yadana, a estimé que le projet gazier avait rapporté à la junte birmane près d’un milliard de dollars pour la seule année 2007. Or Christophe de Margerie l’admettait lui-même dans un entretien accordé au Monde le 6 octobre 2007: “Total, pas plus que d’autres compagnies, ne peut demander au gouvernement ce qu’il fait de cet argent.” Rappelons que plus de 40% du budget de l’Etat birman est consacré aux dépenses militaires, contre 0,4% à l’éducation et à la santé. Aussi est-il permis de penser que les projets sociaux mis en place par Total et ses partenaires ne sauraient compenser les dommages résultant d’un apport de ressources de première importance au régime birman. En outre, les conditions de vie dans la zone du gazoduc ne sont pas aussi idylliques que le prétend Christophe de Margerie. “Nos actions socio-économiques et le climat qui règne dans la région de nos opérations demeurent la meilleure caution de notre engagement”, affirme le directeur général de Total. Christophe de Margerie oublie de préciser que si certains des villages de la zone ont tiré des programmes mis en place des bénéfices minimaux, ces bénéfices ne touchent pas l’ensemble des populations confrontées à la violence des bataillons de l’armée birmane affectés à la sécurité du gazoduc. La vie dans la région demeure ainsi si difficile que de nombreuses familles continuent chaque année à fuir vers la Thaïlande.

- en écrivant que “le départ de Total” ne ferait qu’”appauvrir plus encore la population”, Christophe de Margerie oublie à dessein de préciser que ni le gaz ni les revenus du gaz ne profitent à la population, à l’exception toutefois des bénéficiaires des projets sociaux. Le gaz part en Thaïlande et ses revenus dans les poches des généraux.

Christophe de Margerie précise par ailleurs que “Total ne peut pas seul changer le destin des Birmans. Que pourrait-il se passer si d’autres compagnies occidentales, soucieuses de leur responsabilité, venaient travailler dans le pays et décupler nos efforts?” Cet argument, celui de “l’engagement constructif”, est celui qu’opposait Total à tous ceux qui critiquaient son choix d’investir en Birmanie - un choix qui était alors celui d’autres entreprises occidentales. La théorie de “l’engagement constructif” suppose que développer des relations économiques avec un régime peu respectueux des droits de l’homme entraînera des progrès dans le domaine des droits et libertés. Plus de quinze ans après la signature des contrats entre Total et la junte, cette théorie a été copieusement démentie par les faits.

Christophe de Margerie évoque en outre le risque qu’un retrait de Total, loin de couper la manne financière dont bénéficie le régime, entraîne une hausse de ses revenus. La question du maintien des actions socio-économiques mises en place par Total en cas de retrait du pétrolier est également posée.

C’est pourquoi sans doute Jane Birkin évoquait-elle dans sa tribune adressée au Monde le 27 mai 2009 l’éventualité d’une mise sous séquestre des revenus gaziers, une solution alternative au retrait, prévue par la charte de l’ONU.

Le gouvernement birman en exil, par un courrier adressé le 10 octobre 2007 au président de la République et à son ministre des Affaires étrangères, demandait que soient “gelées ou abandonnées toutes les activités liées au gaz.”

En tout état de cause il appartient à Total et à la France d’abord, à l’Union européenne ensuite, de trouver la solution la plus adéquate au “problème” posé par Total en Birmanie, pour reprendre une expression récemment employée par M. Bernard Kouchner, ministre des Affaires étrangères français. Un problème qui se résume ainsi : la manne financière de première importance apportée par Total à l’une des pires dictatures de la planète.

lire la tribune de Jane Birkin : le Monde_lettre ouverte au patron de Total_26.05.09
lire la réponse de M. De Margerie : Le Monde_Total répond à Jane Birkin_30mai09





mai 21 2009

Huis clos pour le procès de l’opposante birmane Aung San Suu Kyi

source : le monde
photos : Reuters TV/MRTV)


Aung San Suu Kyi, le 20 mai 2009.

Reuters/REUTERS TV

Aung San Suu Kyi , privée de liberté pendant treize des dix-neuf dernières années, est jugée dans des locaux de la prison d’Insein, au nord de Rangoun, la capitale.

La levée par le régime militaire birman du huis clos au procès de l’opposante et lauréate, en 1991, du Prix Nobel de la paix, Aung San Suu Kyi, a fait long feu. Les généraux birmans ont indiqué, mercredi 20 mai, que l’accès aux audiences serait, dès jeudi, de nouveau interdit à tout public.

Mercredi, sous la pression internationale, la junte birmane, dirigée par le généralissime Than Shwe, avait ouvert les portes du procès à trente diplomates et à dix journalistes.

Mme Suu Kyi, privée de liberté pendant treize des dix-neuf dernières années, est jugée dans des locaux de la prison d’Insein, au nord de Rangoun, la capitale. Elle aurait, selon le régime, enfreint les règles de son assignation à résidence en hébergeant, début mai, un Américain, John Yettaw, un mormon à la santé mentale fragile, à en croire les organisations non gouvernementales. Celui-ci avait gagné à la nage la demeure de l’opposante, située en bordure d’un lac.

L’opposante risque cinq ans de prison en cas de condamnation, ce qui l’exclurait du paysage politique lors des élections que la junte entend organiser en 2010. Sa période d’assignation à résidence expirait le 27 mai.

Décrite par ses visiteurs comme “souriante et en bonne forme”, vêtue d’une tenue traditionnelle rose et rouge, elle a remercié les diplomates pour “leur soutien”. “Je ne peux vous rencontrer un par un, mais j’espère tous vous rencontrer dans des jours meilleurs”, a-t-elle déclaré.


Selon l’un des diplomates occidentaux présents à l’audience, mercredi, aucun interprète n’a été autorisé à les accompagner dans la salle de la prison aménagée pour le procès. Après avoir transmis à l’intéressée l’expression du soutien de la communauté internationale, ils ont pu assister à l’audition d’un témoin de l’accusation, un officier de police qui avait perquisitionné les affaires de M. Yettaw.

Mme Suu Kyi a par ailleurs pu s’entretenir avec des représentants thaïlandais, singapouriens et russes. La Thaïlande préside actuellement l’Association des nations du Sud-Est asiatique (Asean), dont fait partie la Birmanie. La Russie assure la présidence tournante du Conseil de sécurité de l’ONU.

L’Asean avait jusqu’ici respecté une doctrine de non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats membres. Elle disait vouloir traiter la junte birmane par la voie de “l’engagement constructif” et privilégier le dialogue plutôt que les sanctions.

Cette fois-ci, l’Asean semble avoir infléchi cette position. Dans un communiqué publié mardi l’organisation sud-asiatique avait indiqué “sa grave préoccupation” sur le sort réservé à Mme Suu Kyi et sur “sa santé fragile”.

Le même jour, l’Asean rappelait que “les yeux de la communauté internationale étant rivés en ce moment sur la Birmanie l’honneur et la crédibilité du gouvernement (birman) sont en jeu”. Selon un diplomate occidental à Rangoun, seule cette pression aurait convaincu le régime birman de lever, l’espace d’une journée, le huis clos du procès.

Pour autant, le chef du gouvernement thaïlandais, Abhisit Vejjajiva, a exclu, mercredi, que l’Asean se joigne aux Etats-Unis et à l’Union européenne pour imposer des sanctions contre la Birmanie.

La secrétaire d’Etat américaine, Hillary Clinton a jugé, mercredi, “scandaleux” le procès intenté à l’opposante birmane et assuré que les Etats-Unis tentaient de convaincre, notamment, l’Inde et la Chine “de faire pression” sur la junte de Rangoun pour “libérer” Aung San Suu Kyi.

Pour leur part, les Européens s’étaient réunis, lundi, à Bruxelles pour réfléchir à de nouvelles sanctions économiques après celles décidées en 1996 et 2007 contre la Birmanie. Ils étaient apparus hésitants et avaient préféré, dans un premier temps, recourir à leur tour à l’intervention de la Chine et l’Inde pour faire pression sur la junte.

Le chef de la diplomatie française, Bernard Kouchner, a indiqué, mercredi, que l’Union européenne, d’une part, et la France, d’autre part, n’avaient pas abandonné l’idée de sanctionner la Birmanie. “Le seul moyen de pression économique sérieux ce serait évidemment le groupe français Total (pétrolier et gazier), car pour le reste, il n’y a pas de commerce entre l’Europe et ce pays”, a précisé M. Kouchner.

Il a ajouté qu’une “attitude ferme sur Total”, qui sera, selon lui, discutée dans les prochains jours “au sommet de l’Etat”, voulait dire “qu’on coupe le gaz à une grande partie de la population birmane et aussi à la ville de Bangkok parce que ce gaz va en Thaïlande”.

Jacques Follorou et Elise Vincent


mar 2 2009

AZF, l’Erika, la Birmanie… les procès de Total

Thierry Desmarest, l’ex-PDG de Total, a été placé au rang des prévenus du procès AZF. Ce n’est pas la première fois que le groupe pétrolier se retrouve impliqué dans une affaire judiciaire. Retour sur les accusations et les procès qui ont visé Total.

Total et la Birmanie

Dans les années 1990, Total a construit un gazoducen Birmanie. Plusieurs plaintes de réfugiés birmans ont accusé le groupe d’avoir utilisé des travailleurs forcés mis à sa disposition par la junte. En 2002, deux Birmans ont déposé une plainte en France contre Total. Ils étaient représentés par William Bourdon, président de l’association Sherpa. Le groupe pétrolier a alors entamé des négociations en vue d’une indemnisation des dommages subis.  En 2005, un accord est conclu entre Total, l’association et 8 ressortissants birmans. Un non-lieu a été prononcé en 2006 par le tribunal de Nanterre. Par ailleurs, en 2003 Bernard Kouchner a rédigé un rapport blanchissant la compagnie de l’usage de travail forcé.

En 2005 en Belgique, la cour constitutionnelle a jugé recevable l’action introduite en 2002 par quatre réfugiés birmans; mais la Cour de cassation a dessaisi la justice car les plaignants n’étaient pas belges. Depuis 2007, la justice belge a décidé d’instruire ces plaintes à l’encontre de la junte pour crimes contre l’humanité, et de Total pour complicité de ces crimesen vertu de la loi sur la “compétence universelle” pour crimes contre l’Humanité. Continue reading


fév 11 2009

le mystère BK

source : nouvelobs.com - premieres lignes, le blog de Paul Moreira

extraits :

En avril 2000, dans 90 minutes, l’émission dont je m’occupais sur Canal plus, nous avions réalisé une enquête sur le travail forcé sur le chantier du gazoduc Total en Birmanie. Nous avions prouvé, documents à l’appui et aveu du responsable local Total les confirmant, que l’armée birmane était allé chercher des villageois fusil dans le dos pour les obliger à travailler sur le site du gazoduc. Débroussaillage, nivellement des chemins d’accès. Tout ça, sans toucher un centime, bien sur.
A l’issue de notre enquête, un (petit) scandale avait éclaté. Total avait été embarrassé. Une question d’image. Il faut savoir ce qu’est la dictature birmane. C’est le plus grand niveau de terreur collective qu’il m’est été donné de connaître. Fidel Castro fait figure d’aimable social démocrate suédois lorsqu’on le compare à Ne Win, le vieux paranoïaque qui dirigea le pays pendant des dizaines d’années.
L’esclavage, la disparition d’opposants, la détention de Aung San Suu Ky, la chef de l’opposition, le meurtre, la police politique, les sorciers et les alchimistes qui présidaient aux destinées du pouvoir. La Birmanie n’était pas une dictature comme les autres.
C’était le cœur des ténèbres.

C’est là que Total et les américains de Unocal avaient ouvert un pipe line.

Pour démolir notre enquête, Total avait payé une cellule d’anciens journalistes devenus spin doctors. Ils ont passé toutes nos informations au crible, cherchant l’erreur factuelle qui aurait permis de nous discréditer.
Echec.
C’est alors qu’a surgi l’idée des idées. Se redorer le blason avec BK. Son image de juste, sa popularité.
En 2003, BK est allé dans des villages où Total sponsorise quelques dispensaires et des écoles. Il n’a pas vu de travail forcé. Il a écrit un rapport « indépendant » dans ce sens. Rapport « indépendant » payé 25 000 euros par Total. Presque rien, une paille, s’est il défendu lorsqu’on l’avait critiqué. BK y invoquait notamment le caractère “coutumier du travail forcé”. L’excision aussi a un caractère “coutumier”, la décapitation des voleurs en Arabie Saoudite et un tas d’autres choses qui devraient indigner vent debout un défenseur des droits de l’homme.

Je suis sur qu’il ne l’a pas fait pour l’argent. Je ne comprends pas, je n’ai toujours pas compris pourquoi il ne nous avait jamais contacté. Nous étions à l’origine de la fameuse enquête. Ne serait ce que pour sa crédibilité, il aurait du nous demander un dvd du film, voir la tête de nos témoins, les images que nous avions pu tourner à la volée sur le chantier. Il ne l’a pas fait.
Nous lui avions envoyé le film par la poste. Pour son information.
Il n’était jamais revenu sur ses déclarations.
Pourquoi ?
Aujourd’hui encore, je n’ai pas la réponse.

D’autant que Total, devant l’échec de l’opération de blanchiment avait décidé quelques mois plus tard d’indemniser les victimes. Et que la justice belge poursuivait le pétrolier pour complicité de crimes contre l’humanité.

Tout ça pour du travail forcé qui n’existait…

lire tout l’article


fév 9 2009

Bernard Kouchner :

ange et démon ?

La récente publication du livre de Pierre Péan ayant pour cible Bernard Kouchner et la polémique suscitée montre que l’on peut être à la fois ange et démon, le premier exerçant sur le plan médiatique et le second, nécessairement plus obscur, d’un point de la gestion patrimoniale d’un fonds de commerce. Le concernant c’est sans doute l’histoire de sa vie, sa faiblesse érigée en système, son appétît pathologique d’honneurs et d’argent incompatible avec ses postures donneuses de leçon en matière de morale et de droits de l’homme. Conflit d’intérêt donc, pas seulement sous l’acception judirique du terme mais surtout entre conscience et cupidité.
Les chiffres mis à jour liés à des encaissements de factures (plus de deux millions d’euros selon Péan) issues de sociétés avec lesquelles Bernard Kouchner a collaboré ou qu’il a lui-même créée paraissent énormes face aux difficultés financières de bon nombre d’entre nous et abyssales lorsqu’il s’agit de la pauvreté des populations africaines pour lesquelles ces prestations étaient destinées (mise en place d’un système de sécurité sociale au Gabon par exemple) Si l’on peut considérer logique que tout un chacun puisse vivre de l’exercice de ses compétences même au prix fort, il est certainement discutable que la mise en avant d’une notoriété liée à la défense des victimes soit vendue au plus offrant, au mépris d’une réelle implication vis-à-vis d’elles. Du parcours de Bernard Kouchner, une vie déjà très longue comme il le dit lui-même, les exemples sont nombreux mélant une réelle volonté d’agir mais saccagé par ses « arrangements » avec sa conscience. On en extirpera deux, seulement deux mais suffisamment significatifs pour illustrer le propos.

Le Kosovo ou le juke box…

Rappelons les faits. En juillet 1999 Bernard Kouchner est nommé haut représentant de l’ONU et administrateur du Kosovo suite à une résolution du conseil de sécurité. Sa mission est d’organiser l’assistance humanitaire, l’administration civile, l’économie et de réorganiser les institutions du pays dans le respect de ses diverses communautés. Il y restera jusqu’en janvier 2001, quittant ce poste à sa demande. On peut dire quelques mots de son bilan, objectivement mitigé. Fort critiqué par la mise en scène constante de son action, son narcissisme et sa mégalomanie, il put néanmois accompagner la reconstruction du pays par la mise en place de nouvelles administrations et l’organisation d’élections locales mais il laissa la main à ceux qui persécutèrent les Serbes et plus de 200.000 d’entre-eux durent fuir le pays. Il faut se remettre dans le climat local d’après-guerre, la misère et la ruine pour se souvenir et juger d’une conférence de presse qu’il tint quelques temps après son entrée en fonction, sans doute oubliée de tous, mais révélatrice, où celui-ci annonça sans vergogne qu’il se mettait en grève tant que l’ONU ne lui verserait pas ses émoluments !

Total(e) soumission

La scène se passe la veille du Noël 2003. Bernard Kouchner vient d’apprendre que son rapport sur le rôle de Total en Birmanie a été remis à la justice par les avocats de la compagnie pétrolière dans le cadre de la plainte déposée par des victimes birmanes du travail forcé au cours de la construction du gazoduc. Cette nouvelle le consterne car ce rapport commandé pour dédouaner Total de toutes implications dans les crimes commis, et ils sont nombreux, peut devenir explosif entre les mains des avocats de la partie adverse. Revenons un peu en arrière. Ses premiers contacts avec la réalité birmane remontent à décembre de l’année précédente au cours d’un voyage, accompagnant son épouse Christine Ockrent venue rencontrer Aung San Suu Kyi pour un article à publier dans la presse féminine. A l’époque celle-ci est encore libre de ses contacts et elle déclarera à la journaliste que « l’opposition refuse toute forme d’aide qui ne profiterait qu’à la clique au pouvoir » visant ainsi directement la compagnie Total, installée depuis une dizaine d’années et versant à la junte l’argent de sa survie politique et de son enrichissement. A leur retour, l’un des avocats de Total, Jean Veil, fils ainé de Simone Veil prend contact avec Kouchner pour commander au nom de son client une mission d’enquête. Pour s’exécuter il crée une société »BK Conseil » “Jean Veil m’a demandé une enquête sur le volet médico-social de Total en Birmanie et j’ai accepté”, expliquera plus tard l’actuel ministre des affaires étrangères. Durant quatre jours -pas un de plus- du mois de mars 2003, il retourne en Birmanie, visite le site du gazoduc et rencontre quelques salariés du groupe. Puis il rédige son rapport (une vingtaine de pages toujours disponibles sur le site internet de Total) rendu public en septembre de la même année. La lecture en est aisée. C’est un plaidoyer pour le pétrolier, justifiant sa présence dans le pays et lui donnant l’absolution pour tous reproches qui pourraient lui être faits d’un point de vue de sa spécialité : la défense des droits de l’homme et des victimes. Qui plus est, il explique que Total a beaucoup fait pour le pays en terme d’équipements sanitaires et scolaires ! Bien entendu c’est un tollé de la part des différentes associations et ONG impliquées dans la lutte contre la dictacture. Il n’en a rencontré aucune, lui pourtant le créateur de Médecins sans Frontières ! Bon, il expliquera, malgré ce que disent ces ONG, qu’il n’ôtera pas une seule ligne de son rapport, qu’il ne l’a pas rédigé pour des raisons financières. Persiste et signe donc. Rémunéré officiellement 25 000 euros pour 4 jours de visite, beaucoup plus selon certains (on a évoqué un montant de 200.000 euros via des sociétés du groupe en Afrique). Laissons parler Htoo Chit, figure des démocrates birmans en France, lorsqu’il dit que “ce rapport biaisé cherche à faire croire que la présence de Total en Birmanie est positive”. Cet opposant à la dictature aide depuis longtemps les réfugiés birmans, dont certains ont fuit la zone du gazoduc, installés dans des camps le long de la frontière thaïlandaise. “Pourquoi M. Kouchner ne les a-t-il pas visités ? ajoute-il. Pourquoi avoir refusé de voir la réalité du travail forcé, incluant celui d’enfants ? M. Kouchner a balayé du revers de la main la réalité de cet esclavage de centaines de Birmans avec un argument incroyable : les tuyaux du pipeline seraient trop lourds pour être portés par des enfants… Mais pourquoi ne pas avoir expliqué que le travail forcé avait été utilisé pour nettoyer le site du gazoduc, couper des arbres, creuser des tranchées et porter les équipements des ouvriers et des soldats ?”

Cette réalité là, il est bien certain que Bernard Kouchner ne peut l’ignorer, de même qu’il ne peut méconnaître que l’argent du gaz finance les armes de la répression. En d’autres temps il aurait été, avec le talent qu’il faut lui reconnaître, le pourfendeur des compagnies telles que Total qui remisent toutes éthiques lorsqu’il s’agit de pérenniser leurs profits, quitte à être complices de la brutalité et la tyrannie.

Droit del’hommisme : un fonds de commerce comme un autre

L’homme qui recueille encore la meilleure popularité en France et sait choisir ses amis, tels que Nicolas sarkozy ou Philippe Val de Charlie Hebdo a des goûts de luxe et un train de vie princier. D’autres font des affaires ou de la politique mais il a choisi une voie bien curieuse pour y accéder puisqu’il se veut l’apôtre des victimes et le V.R.P des droits de l’homme. Et c’est de cet endroit sensible de sa personne qu’il tient sa soif de sacralisation, celle que refusent toutes ces petites mains de l’humanitaire oeuvrant sans souci du paraître et de la possession, en Afrique ou en Asie et qui lui donnent toute sa grandeur. Cette matière là, qu’on pensait non monnayable, a maintenant un prix : celui payé par les clients de Bernard Kouchner…

source : agoravox.fr

article : Jean Philippe Demont-Pierot