Win Tin s’est tu

source : liberation

(FILES) This file picture taken on June 7, 2013 shows Myanmar veteran dissident Win Tin at his home in Yangon. The co-founder of Myanmar's pro-democracy opposition and the nation's longest-serving political prisoner died on April 21, 2014 at the age of 84, his party said, after battling for decades to bring freedom to the formerly junta-run country.   AFP PHOTO / FILES / Ye Aung THU(FILES) This file picture taken on June 7, 2013 shows Myanmar veteran dissident Win Tin at his home in Yangon. The co-founder of Myanmar’s pro-democracy opposition and the nation’s longest-serving political prisoner died on April 21, 2014 at the age of 84, his party said, after battling for decades to bring freedom to the formerly junta-run country. AFP PHOTO / FILES / Ye Aung THU (Win Tin, en juin 2013 chez lui à Rangoun. AFP)

Agé de 85 ans, l’opposant au régime birman et ancien bras droit de Aung San Suu Kyi est mort ce lundi à Rangoun. Il avait été libéré en 2008 après dix-neuf ans de prison.

Un opposant dans l’âme. Un coriace. Un indomptable. Il y a quelques semaines encore, avant d’être hospitalisé pour des problèmes respiratoires à Rangoun où il est mort ce lundi matin, Win Tin, 85 ans, continuait à vilipender une constitution birmane faite par et pour les militaires. Tout comme il fustigeait un Parlement qui réserve d’office 25% de ses sièges aux officiers.

Depuis sa libération le 23 septembre 2008, après dix-neuf ans, deux mois et dix-neuf jours de prison, ce vieux lion de l’opposition birmane et ancien journaliste n’avait de cesse de harceler le clan et le pouvoir des militaires « puissants et riches », expliquait-il à Libération en 2008. Il n’avait jamais lâché prise. Il n’hésitait pas à critiquer les choix d’Aung San Suu Kyi de négocier avec les généraux, de siéger au Parlement après les législatives partielles de 2012 qu’il avait appelées à boycotter. Mais, il conservait toujours pour la Dame un respect pour son combat en faveur de la démocratie et ses années de sacrifice dans les geôles birmanes. «C’est une leçon de courage à elle seule», écrivait-il en 2008.

«Accoutrement bleu clair de bagnard»

Homme chaleureux dont la vie de célibataire et de «moine» politique a épousé les soubresauts de l’histoire birmane, Win Tin était souvent sur la brèche. Il recevait chez des amis, près de l’immense centre pénitencier d’Insein (dans le nord de Rangoun) ou bien au premier étage de la Ligue Nationale de la démocratie près de la pagode Shwedagon. Toujours prompte à répondre aux questions, à livrer un commentaire, à témoigner, à raconter.

Crinière d’argent et regard souriant sous des lunettes rectangulaires, Win Tin se faisait un point d’honneur à apparaître le plus souvent dans une chemise bleue. C’était l’«accoutrement bleu clair de bagnard» qu’il avait arraché à ses geôliers à sa sortie de prison le 23 septembre 2008. Au grand dam des autorités birmanes qui avait bataillé ce jour-là pour lui faire signer un texte renonçant à toute activité politique, lui faire accepter le «pardon» des généraux et récupérer la chemise bleue. Le bras de fer durera dix heures. La junte perdra sur tous les tableaux avant de se résoudre à libérer l’opposant cactus. Win Tin sort tête haute après des années de sévices et d’humiliations. «J’ai été régulièrement torturé de 1989 à 1996,racontait Win Tin à Libération en 2008Parfois, ils m’empêchaient de dormir pendant cinq jours. Toutes les heures, des interrogateurs se relayaient pour poser les mêmes questions sur mes amis et mes activités politiques. L’hiver, ils me laissaient des nuits entières dehors, pieds et mains liés. Ils me mettaient une cagoule, me faisaient asseoir et me battaient. Je ne voyais pas les coups venir.»

En dépit des attaques cardiaques, d’une hernie discale, de la perte de dents, d’audition et de mémoire, il dit «avoir eu de la chance. Les gardiens étaient bien plus violents avec les jeunes». Certains lui ont décrit le supplice du vol quand le détenu est pendu par les pieds, puis ballotté au hasard des coups des geôliers. D’autres lui ont fait part du calvaire de la moto: obligé de singer un bruit de moteur, le prisonnier doit rester accroupi en équilibre sur la pointe des pieds, sans flancher car des clous sont disposés sous ses talons.

«Pacifiques mais pas silencieux»

«C’est un homme de fer. Il ne montre jamais de signe de dépression», aurait confié un gardien d’Insein. Win Tin a 60 ans quand il est incarcéré le 4 juillet 1989 pour «avoir donné asile à un délinquant faisant l’objet d’un mandat d’arrêt», selon le code pénal. Il s’agissait d’une jeune femme qui venait d’avorter, acte interdit en Birmanie. Le régime militaire au pouvoir depuis le coup d’état de 1962 tient l’occasion pour s’emparer de ce journaliste franc-tireur et influent, pourfendeur de la caste au pouvoir et ancien compagnon de route du Parti communiste dans les années 50-60. En arrêtant Win Tin, la junte compte également isoler Aung San Suu Kyi avec qui il a fondé la LND quelques mois plus tôt. La jeune femme, revenue l’année précédente au chevet de sa mère mourante, a pris la tête d’une opposition qui demande des élections, des meilleures conditions de vie. Le journaliste anglophone Win Tin, passé par les rangs de l’AFP, est à ses côtés. Win Tin connaît bien la famille Aung San.

Il a 15 ans quand sa route croise celle du général Aung San, futur père de l’indépendance du pays et de Suu Kyi. Bogyoke, le «grand chef » mène la résistance à l’occupant japonais. Membre des Jeunesses d’Asie, l’adolescent formé dans les monastères bouddhistes se voit en soldat de troupes traquant l’ennemi nippon. «Nous ne manquons pas de combattants pour faire la guerre. Tu devrais continuer à aller à l’école», lui suggère Aung San qui sera assassiné en 1947. Cette rencontre est le «détonateur à une carrière de journaliste», écrira Win Tin dans son autobiographie Une vie de dissident (Michel Lafon).

Les élections de 2015

Formé à la non-violence de Gandhi («Nous serons pacifiques jusqu’au bout mais pas silencieux», disait-il) et à la «désobéissance civile» du poète philosophe Henry David Thoreau, le journaliste Win Tin découvre le socialisme soviétique, chinois et nord-coréen et constate les ravages du parti unique sur les sociétés terrorisées. Peu dupe, il devine ce qui attend son pays converti à la«voie birmane vers le socialisme». Très vite, il devient impubliable. L’intellectuel épris d’art et de poésie est devenu trop critique, trop ironique pour dépeindre la longue «agonie» de son pays dont se sont emparés les généraux en 1962. Dix ans durant, entre 1978 et 1988, il est blacklisté, censuré.

Quand les émeutes de la vie chère mettent le feu au régime des généraux en 1988, Win Tin participe au mouvement en faveur de la démocratie. Il fait la connaissance d’Aung San Suu Kyi. Fonde avec elle la LND avant d’être arrêté. Il ne reverra la Dame qu’en 2010 quand celle-ci est libérée à son tour après des années d’assignation à résidence. La Birmanie s’ouvre, le régime s’amende. Mais Win Tin n’y croit pas vraiment. Il n’assistera pas aux élections générales de l’année prochaine, promises comme justes et équitables par un régime civil soucieux de reconnaissance. Désormais, Win Tin est «silencieux».

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