Le régime birman relâche la pression sur l’opposition

source : lacroix - Rémy Favre à Rangoon

Libérée il y a un an, la dissidente Aung San Suu Kyi dialogue avec le pouvoir.

L’icône de la démocratie en Birmanie, Aung San Suu Kyi, au centre à son arrivé...

AFP / WIN

L’icône de la démocratie en Birmanie, Aung San Suu Kyi, au centre à son arrivée à l’inauguration d’une bibliothèque à Rangoun.

Les deux cents prisonniers d’opinion amnistiés il y a un mois jouissent d’une marge de manœuvre étonnante.

C’est un grand jour pour le moine birman U Kovida. Sa communauté organise une cérémonie religieuse pour fêter son retour au monastère de Dagon, un quartier nord de Rangoun. U Kovida a passé plus de quatre ans derrière les barreaux pour des raisons politiques. Il a bénéficié de l’amnistie du 12 octobre dernier alors qu’il devait être normalement libéré seize jours plus tard. « Les autorités ont choisi de relâcher, pour la plupart, des détenus en fin de peine », sourit-il.

Au deuxième étage du sanctuaire, des fidèles et des anciens prisonniers de conscience déposent dans le bol du moine libéré quelques offrandes. Des portraits de la dissidente Aung San Suu Kyi ornent les murs de la salle de prière. Les visiteurs s’agenouillent devant le moine. Puis ils psalmodient des chants en pali (1).

En septembre 2007, U Kovida ne supportait plus la souffrance économique de ses concitoyens, confrontés à une hausse brutale des prix. Il a osé manifester sa compassion dans la rue, aux côtés de dizaines de milliers d’autres moines. Leur soulèvement a été écrasé par les soldats. Ils ont mitraillé les cortèges.

« Un officier militaire m’a donné l’ordre de sortir du grenier où j’étais caché, se rappelle U Kovida. Il avait bu. Il a pointé son fusil vers moi. Je suis descendu et il m’a mis un coup-de-poing au visage. »

« Montrer notre compassion de manière pacifique »

En prison, ses interrogateurs lui ont retiré sa robe safran. Les gardiens lui manquaient de respect quand ils ne le battaient pas. « Je n’ai pas renoncé à mon vœu, explique U Kovida, rentré dans les ordres il y a trente-sept ans. En prison, j’étais donc bonze même si je portais le longyi (la jupe traditionnelle birmane). Je considérais d’ailleurs mon longyi comme une robe. Je le retroussais un peu comme on retrousse la robe. »

U Kovida se défend de faire de la politique. Mais il n’hésitera pas à manifester une nouvelle fois si le gouvernement opprime le peuple. « Nous aurions alors le devoir de prier pour un avenir meilleur et de montrer notre compassion de manière pacifique. Il ne s’agit pas de faire la révolution. Alors, pourquoi aurais-je peur ? », questionne-t-il.

Pour le moment, le gouvernement birman choisit la voie de l’apaisement. En novembre 2010, les militaires au pouvoir depuis 1962 ont rendu l’uniforme pour se présenter en tant que civils aux premières élections organisées depuis plus de vingt ans. Le scrutin a été entaché de nombreuses irrégularités. Largement élus, ils ont formé un nouveau gouvernement et nommé U Thein Sein, réputé modéré, au poste de président.

Rapidement, U Thein Sein a pris plusieurs décisions populaires : libération de 10 % des prisonniers de conscience, suspension d’un projet de barrage très controversé destiné à fournir de l’électricité à la Chine, révision des lois électorales pour permettre au parti d’Aung San Suu Kyi de concourir aux élections partielles de décembre.

Formations en informatique et droits civiques

Le moine U Kovida a du mal à reconnaître ces avancées. « Si le gouvernement était bon, il aurait déjà relâché tous les prisonniers politiques », argumente-t-il. Or, environ mille huit cents prisonniers de conscience croupissent encore dans les geôles.

Beaucoup d’activistes libérés le 12 octobre ne sont pas surveillés de près par la police. Ils veulent profiter de ce climat serein pour agir sur la scène politique. Et les idées ne manquent pas. Certains font circuler des pétitions pour réclamer la libération inconditionnelle de leurs camarades condamnés à de lourdes peines. D’autres témoignent publiquement de leur vie derrière les barreaux. D’autres encore organisent des formations en informatique et droits civiques pour se remettre à niveau après avoir été coupés de la société pendant de longues années.

Ces démarches sont-elles risquées ? « Le président essaie de libéraliser un peu le pays. C’est donc le bon moment pour mener ces actions politiques », note Zaw Ye Win, tout juste libéré après douze années de détention.

Car le climat politique a bel et bien changé. « Je pense que les autorités ont compris que moi et mes camarades n’avions rien fait de mal. C’est pour cela qu’elles nous ont relâchés, explique U Ko Ko Gyi, lui aussi sorti de prison il y a un mois. Le président Thein Sein est une personne dont nous avons besoin pour le changement et le progrès. »

Les Birmans constatent d’eux-mêmes les réformes

Ces paroles laudatives sont nouvelles. Il y a encore quelques mois, la dissidence ne se privait pas de fustiger les dirigeants du pays. Aujourd’hui, l’équipe au pouvoir inspire au minimum un attentisme prudent.

Les Birmans constatent d’eux-mêmes les réformes. « Auparavant, vous ne pouviez rien faire de politique en public, se souvient le chanteur de hip-hop Zayar Thaw, prisonnier de conscience libéré en mai. Le fait de montrer une réaction politique pouvait conduire à l’arrestation. Maintenant, nous pouvons nous exprimer un petit peu. » Mais cette liberté est précaire. Début août, le pouvoir a interdit à Zayar Thaw de monter sur scène, sans explication.

Quoi qu’il en soit, le climat de peur si caractéristique en Birmanie commence à s’estomper. Pourquoi le pouvoir opère-t-il ce virage ? « Les anciens militaires ont compris qu’ils ne peuvent pas indéfiniment diriger le pays par la force », explique Myat Thu, un cadre du soulèvement démocratique de 1988.

Ils octroient donc quelques libertés tout en ménageant l’opposition afin de limiter les risques de révolte populaire. « Les anciens militaires au pouvoir veulent que le peuple oublie les violences qu’ils ont commises dans le passé, poursuit Myat Thu. Ils cherchent à gagner le soutien populaire. C’est pour cela qu’ils dialoguent avec Aung San Suu Kyi. »

« La Dame » s’entretient régulièrement avec le ministre birman du travail. Elle jouit d’un capital de confiance inestimable au sein de la population birmane. Le gouvernement espère en bénéficier un peu en la fréquentant. Une stratégie astucieuse pour adoucir son image.

(1) Langue autrefois parlée en Inde et qui est toujours utilisée comme langue liturgique dans le bouddhisme theravada.

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