Aung San Suu Kyi : « Je ne changerai jamais pour une stratégie violente »

source : lacroix

Libre depuis le 13 novembre, Aung San Suu Kyi considère que la non-violence a vocation à progresser dans le monde

Discours de Aung San Suu Kyi pour le 63e anniversaire de l’indépendance de la Birmanie à Rangoun, le 4 janvier 2011. (AFP/Soe Than Win)

ENTRETIEN
Aung San Suu Kyi, dissidente birmane, prix Nobel de la paix

“La Croix” : Quelle est votre stratégie pour apporter la démocratie dans votre pays ?

Aung San Suu Kyi : Nous souhaitons développer la société civile et appeler le gouvernement à considérer nos requêtes et nos revendications. Nous amenons les gens à comprendre qu’ils ont eux-mêmes le pouvoir d’obtenir ce qu’ils veulent. Mais la chose la plus importante, c’est de renforcer leurs capacités. Quels que soient les moyens que nous utilisons, nous souhaitons qu’ils soient non-violents.

Pourquoi pensez-vous que la non-violence est toujours la bonne méthode ?

Parce que la violence a trop souvent été la voie par laquelle le changement politique a été amené en Birmanie. Je crois que nous devons changer la perception selon laquelle seule la violence peut apporter le changement.

Si nous nous cantonnons à cette perception, il y aura de la violence encore et encore, tout le temps. Et quiconque souhaitant apporter du changement sur la scène politique birmane aura recours à la violence, en pensant que c’est le seul moyen.

Rien n’a changé depuis vingt ans en Birmanie…

Non. Je ne vois pas pourquoi certaines personnes disent que la situation est bloquée. Il y a eu beaucoup de changements, même au cours de ces sept dernières années, qui correspondent à ma dernière période d’assignation à résidence.

Il y a maintenant beaucoup plus de jeunes dans notre mouvement. Et ils sont très actifs. Les changements peuvent ne pas être évidents aux yeux de tous. Mais je ne crois pas qu’il y ait des situations qui n’évoluent jamais.

Avez-vous le sentiment que les jeunes sont plus libérés de la peur aujourd’hui qu’il y a sept ans, quand vous étiez libre ?

Pour commencer, je dirais qu’ils sont plus libérés de l’ignorance, grâce à la révolution de la communication et d’Internet. Cette révolution est arrivée en Birmanie, même si le pays est encore très en retard. Ils se libèrent eux-mêmes de l’ignorance, parce qu’ils sont maintenant capables de communiquer avec d’autres jeunes de leur pays et du monde entier, bien plus facilement qu’auparavant.

Je crois que la peur et l’ignorance sont très liées. Ceux qui marchent dans les ténèbres ont peur des ténèbres. Pourquoi ? Parce qu’ils ne voient rien et qu’ils ne savent pas ce qu’ils doivent affronter. Plus on en sait, plus on peut gérer ses peurs.

Vous avez dit dans les années 1990 que vous ne condamniez pas la violence pour ceux qui luttent pour une cause juste, comme votre père, le général Aung San, qui s’est battu pour obtenir l’indépendance des Britanniques. La non-violence est-elle chez vous une stratégie pragmatique ou un principe ?

Les deux. Mon père ne se battait pas contre des Birmans. Il se battait contre des étrangers. Et vous devez comprendre que les temps ont changé. À l’époque, les gens se battaient pour obtenir ce qu’ils voulaient et les droits de l’homme n’étaient pas une grande préoccupation.

Mais même mon père s’est référé à des procédés non-violents dans certains de ses derniers discours. Il a dit ouvertement : « Si nous devons nous battre, nous nous battrons ; mais je préfère une méthode pacifique, car c’est mieux pour le peuple. » Il n’était pas de nature violente.

Pouvez-vous dire que vous ne changerez jamais en faveur d’une stratégie violente ?

Je ne changerai jamais en faveur d’une stratégie violente. Mais je ne condamnerai pas ceux qui pensent que la violence est la seule manière de procéder, car c’est la seule chose qu’ils connaissent en Birmanie. C’est ce que l’histoire leur a enseigné.

En outre, je ne peux pas leur dire : « Ne prenez pas les armes et suivez la voie pacifique », parce que je ne peux pas garantir leur sécurité. À beaucoup d’égards, la voie de la non-violence est plus dangereuse. Nous n’avons pas d’armes et l’autre camp est prêt à utiliser les siennes.

Même Nelson Mandela en Afrique du Sud s’est tourné vers la voie de la violence, en dernier recours…

Et il est revenu à la non-violence à la fin. Voyez-vous, lui aussi a dû évoluer avec son époque. Quand il a choisi la voie de la violence, cela était encore acceptable. Mais je crois que l’idée d’apporter le changement par la violence est devenue de moins en moins acceptable dans le monde. Aujourd’hui, il y a bien d’autres moyens pour obtenir ce que l’on souhaite.

Tomas Ojea Quintana, rapporteur spécial des Nations unies, a proposé d’enquêter dans votre pays à propos de violations des droits de l’homme. Soutenez-vous cette idée d’une commission d’enquête ?

Je la soutiens, car c’est son travail, en tant que rapporteur spécial pour les droits de l’homme, de faire tout ce qu’il considère nécessaire pour découvrir ce qui se passe en matière de droits de l’homme. Les violations des droits de l’homme doivent faire l’objet d’enquêtes pour qu’elles ne se reproduisent pas.

Ne pensez-vous pas qu’une telle proposition effraie encore plus votre gouvernement et ne l’incite pas à engager un dialogue ?

Peut-être. Certaines personnes au gouvernement peuvent avoir peur, si elles pensent qu’elles ont des raisons d’avoir peur. Mais, d’un autre côté, elles doivent comprendre ce que nous disons, à savoir qu’une commission d’enquête ne mène pas forcément à un tribunal.

D’ailleurs, cela peut même être un moyen d’éviter un tribunal. C’est ce qui s’est passé en Afrique du Sud. Il y avait une commission pour la vérité et la réconciliation qui a montré que l’on doit répondre de ses crimes. Mais cela n’entraîne pas forcément une revanche. Une commission d’enquête peut permettre de prévenir la justice vengeresse.

La justice vengeresse peut semer des dissensions dans un pays. C’est pour cela qu’on parle de justice modérée par la pitié. C’est exactement la voie que les Sud-Africains ont choisie pour que les divisions dans leur pays ne s’accentuent pas et ne persistent pas.

Je crois que si les personnes qui ont des raisons d’avoir peur en Birmanie regardaient cet exemple, elles comprendraient qu’une commission d’enquête est dans leur intérêt, à condition qu’elle soit accompagnée d’un accord politique approprié.

Avez-vous l’impression que le gouvernement a moins peur de vous ?

Je l’espère. Moins il aura peur et plus nous arriverons à faire notre travail. Mais je ne sais pas. Une partie de notre tâche consiste à persuader le gouvernement qu’il n’a rien à craindre de nous et que nous pouvons coopérer. Le gouvernement est composé de beaucoup de personnes. Et derrière elles, il y a les militaires.

Nous devons donc convaincre énormément de gens que l’avenir passe par la négociation et un règlement pacifique. Je pense qu’il y a déjà des gens dans l’armée qui sont convaincus que nous avons besoin d’une voie plus pacifique et de plus de compromis.

Nous avons notamment des liens avec des familles de militaires qui souffrent. Ce ne sont que les dirigeants de l’armée qui s’en sortent bien. L’armée est composée de 500 000 personnes. Il y a énormément de gens dans l’armée, particulièrement en bas de l’échelle, dont les familles ont autant de difficultés que nous autres en Birmanie.

Comment pouvez-vous aider le gouvernement à ne pas craindre un changement démocratique ?

Principalement, en les éduquant. Je ne parle pas d’éducation au sens strict du terme. Mais en leur faisant comprendre que la démocratie, ce n’est pas la revanche. Leur faire comprendre cela, c’est leur en parler. Ils doivent écouter ce que nous disons. En fin de compte, c’est une question de communication, n’est-ce pas ?

Avez-vous des relations avec le nouveau gouvernement issu des élections de novembre dernier ?

La liste des ministres a été publiée, mais nous ne savons pas encore qui est chargé de quel portefeuille. Personne en Birmanie ne sait qui est réellement à la tête du pouvoir. Nous n’avons pas de contact avec eux pour le moment, parce que nous ne savons pas qui contacter.

Rémy Favre, à Rangoun
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