Comment Alcatel se connecte à la junte birmane

source : lesinrocks.com - Par Paul Moreira

Birmanie 420

En tournant un documentaire clandestin pour Canal+ en Birmanie, Paul Moreira a découvert que le groupe français collaborait avec les généraux.

Je l’appelle Myo. Ce n’est pas son vrai nom. En vérité, je ne sais pas comment il s’appelle. Je ne sais pas où il habite. Je ne connais pas son numéro de téléphone. Mon unique moyen de le joindre : une carte SIM qu’il a glissée dans son téléphone portable et que j’ai achetée à mon propre nom. Ce sont mes coordonnées à moi que la fille du magasin a notées, l’adresse de mon hôtel qu’elle transmettra au ministère de l’Intérieur. Myo reste invisible.

La police peut bien m’arrêter, fouiller mes notes, m’abandonner déshydraté de trouille dans une cellule saturée de moustiques : je ne sais rien qui leur permettrait de remonter jusqu’à lui. Myo applique les gestes de la clandestinité comme une procédure routinière, sans l’emphase dont le cinéma userait pour camper son personnage.

UNE CHEMISETTE ET DES TONGS DE VELOURS

J’ai en tête l’équipe des braqueurs de Reservoir Dogs, le film de Tarantino. Ils préparaient un hold-up et ignoraient par sécurité leurs identités mutuelles. A chacun un nom de couleur (“I don’t wanna be Mr. Pink !”).

Myo n’a pas vu Reservoir Dogs, il n’a pas aimé Inglourious Basterds mais il vénère Tony Soprano. Un ami lui a rapporté un coffret DVD piraté de Bangkok. Grâce à internet et à la révolution numérique, Myo s’évade chaque jour de son pays prison.

Il se fond dans la foule des rues de Rangoon, un peu voûté, une chemisette, des tongs de velours, un longyi, cette sorte de jupe masculine que portent tous les Birmans. Rien qui détonne. Myo est mon guide, mon fixer, mon traducteur. C’est lui qui m’a aidé à enquêter en Birmanie. Sans l’aide de son réseau, je n’aurais jamais pu remonter jusqu’à une entreprise française majeure. Jamais pu mettre en évidence comment cette entreprise collaborait à l’appareil de surveillance mis en place par les militaires.

Ici, la police politique est partout. Les mouchards aussi. Dans ce pays au charme décati, rythmé de pagodes couvertes d’or, peuplé de moines bouddhistes doux et sereins, on peut partir en prison longtemps, très longtemps, pour de simples crimes de la pensée. Avec les journalistes, le régime est particulièrement sévère. Les reporters étrangers sont interdits de visa. Nous rentrons comme touristes après avoir signé un formulaire grisâtre qui nous engage à respecter les lois du pays sous peine de sanctions.

Nous ne risquons pas grand-chose. Une saisie du matériel, peut-être quelques jours de prison suivis d’une expulsion. Pour les Birmans qui nous accompagnent ou ceux qui nous adressent la parole, le tarif n’est pas le même. Pour protéger Myo, je joue le vacancier promené par son guide. Je souris tout le temps, nez en l’air, et je balade une petite caméra vidéo comme un sac à main. Je sais faire l’imbécile avec un naturel étonnant.

DEVANT LA MAISON DE AUNG SAN SUU KYI

“Combien tu prends si on se fait attraper ?” Je lui avais posé la question dès le premier jour. Nous étions attablés, faussement nonchalants, dans un restaurant au bord du lac Inye. Sur l’autre rive, la maison de Aung San Suu Kyi, belle bâtisse anglo-birmane baignant dans son jus, renfermant depuis quatorze années une femme, symbole de l’opposition inflexible de tout un peuple au pouvoir des militaires.

En 1990, elle avait gagné les seules élections démocratiques de l’histoire du pays, mais les militaires les avaient annulées d’un coup d’Etat. Ils avaient changé le nom du pays en Myanmar et avaient assigné la dame à résidence dans la maison là-bas au loin.

Suu Kyi est sans doute la seule Birmane qu’ils ne peuvent pas mettre en prison. Elle est la fille du héros national, le grand Aung San qui arracha l’indépendance du pays aux Britanniques. En 1991, elle est honorée du prix Nobel de la paix. Pas suffisant pour détordre les militaires birmans. A part pour quelques brèves périodes d’ouverture, elle est restée détenue à domicile.

Myo nous avait emmenés jusqu’ici pour prendre quelques images. Son visage semblait taillé dans la pierre, inexpressif mais cadenassé. Il ne s’était même pas tourné vers moi pour me répondre : “Si nous sommes arrêtés, je prendrai probablement entre sept et dix ans de prison… Ça dépend de ce que vous direz sur moi…” Nous avons quitté le restaurant. J’ai voulu monter dans le taxi stationné juste devant. Il a doucement pincé ma chemise pour m’en détourner. “Non…”

Nous avons laissé filer les voitures et hélé le troisième taxi qui roulait dans l’avenue. Zéro risque. Je déduis : le taxi stationné ici n’est peut-être pas là par hasard. S’ils savent que nous sortons du restaurant sensible, ils peuvent vouloir nous emmener à notre prochain rendez-vous et donc savoir avec qui nous sommes en contact. Myo déploie une panoplie de petites combines pour semer les filatures. Je les repère avec admiration les unes derrière les autres. Une fois seulement, j’ai senti qu’il touchait juste.

Postés devant un hôtel, deux quidams trop banals et attentionnés que nous avons dû semer très vite. Il convient de ne pas tout décrire, de ne pas se laisser contaminer par ce syndrome paranoïaque particulier à la Birmanie-Myanmar : le regard qui scanne en permanence à 360 degrés , jusqu’à la mi-graine, les flics cachés derrière le moindre vendeur de bétel, la moindre attention perçue comme une curiosité suspecte… “Burma head”, disent les vieux journalistes anglosaxons en poste en Asie depuis longtemps et rompus aux séjours birmans sous un faux visa de touriste.

AUNG, 27 ANS DONT SEPT DE PRISON

Dans un lieu sécurisé, je rencontre un étudiant, un leader important de la résistance. Un clandestin. Appelons-le Aung. Il a 27 ans et déjà sept années de prison derrière lui. Le voici avec un étranger, journaliste, dans une pièce à issue unique, sans possibilité de fuite. Si nous avons été suivis à notre insu, si brusquement des hommes en civil envahissent l’appartement, alors il repartira, menottes aux mains et chaînes aux chevilles, pour une peine plus longue encore.

Alors qu’il s’avance vers moi, je remarque sa démarche, faussement calme, entre la détermination, la frayeur et un étrange fatalisme. Aung le dissimule mais je le sens lutter intensément contre sa propre peur. S’il est là, c’est après un accord formel de la direction politique de son organisation, Generation Wave.

Aung parle un anglais fluide dans un chuchotement intense et répète deux fois les phrases importantes. Il m’explique que le système génère plus de peur que de surveillance réelle. L’Intelligence Service birman aurait intégré des moyens technologiques.

“Les gens vivent dans un état de peur irraisonnée. Une peur irraisonnée… La police politique est moins présente qu’il y a quinze ans, à l’époque de NeWin, le dictateur précédent. Mais il y a un élément nouveau : l’électronique. Les Birmans sont convaincus que le pouvoir les contrôle à l’aide d’appareils, de caméras. Par exemple, il y a eu un référendum pour le changement de Constitution. Les gens ont accepté la proposition des militaires parce qu’ils étaient convaincus qu’on les filmait pendant qu’ils votaient. Des jeunes pourtant très fort en technologie se font arrêter par dizaines.

– Ils ont arrêté des blogueurs ?

– Oui, la dernière grande vague d’arrestations a eu lieu à l’automne 2009, principalement des gens de médias, des journalistes sur internet. Personne ne sait où ils sont. Internet est très important mais la junte le sait, ils bloquent les mails, les sites, les articles. Il y a une rumeur : le gouvernement possède la technologie qui lui permet d’espionner les mails et d’avoir accès aux données personnelles.

– Vous pensez qu’ils le font ?

– Oui, je le crois. Si vous envoyez un mail, il faut écrire le sujet. Si c’est sensible ou s’il y a le mot démocratie dedans, un software va vous identifier et rentrer dans vos données personnelles.

– D’où viennent ces moyens technologiques ? Qui les leur fournit ?

– On ne sait pas très bien, on parle de Chinois et de Russes.”

DES CYBERCAFÉS SURVEILLÉS PAR LES SERVICES SECRETS

Le pouvoir birman a ouvert le pays au tourisme depuis 1993. Hôtels, tourisme, dollars… Dans le mouvement, il a autorisé depuis peu l’ouverture de quelques dizaines de cybercafés. La résistance s’est ruée sur internet. Pour s’organiser. Pour passer des messages à l’extérieur. Très vite, nombre d’entre eux se sont fait identifier. Ils remplissent les prisons.

Phone Latt, un jeune blogueur célèbre, a pris vingt ans. Ce n’est pas le seul. Sont tombés aussi des cameramen clandestins qui alimentaient le quartier général de la résistance en Norvège : Democratic Voice of Burma. Ce sont eux qui avaient envoyé ces images indélébiles de la “révolution de safran”, en septembre 2007. Des heures et des heures de téléchargement de fichiers Quicktime avec la peur de se faire attraper par les services secrets qui tournaient autour des cafés internet. Tout autiste qu’elle soit, la dictature connaît le pouvoir des images.

Pendant ces quelques jours de 2007, n’importe qui avec une caméra devenait une cible militaire légitime. Un journaliste japonais, sans doute confondu avec un Birman, est tué le 27 septembre. Sous quatre angles différents, les cameramen de la résistance filment l’événement. Quand les militaires s’aperçoivent de leur bavure, ils vont tout mettre en oeuvre pour que les images ne sortent pas du pays. Pendant trois jours, ils ferment totalement les communications. Plus de téléphone ni d’internet.

Mais la résistance a trouvé un autre moyen de faire passer les images. Ainsi, dans les journaux télévisés du monde entier, on a pu voir un soldat fusillant un journaliste à bout portant, en pleine rue. Le vrai visage du pouvoir birman. Nombre des cameramen birmans qui prirent tous les risques pendant ces jours de feu sont aujourd’hui juste de l’autre côté de la frontière, à Mae Sot, en Thaïlande.

DES FUITES AU PLUS HAUT NIVEAU

Les informations destinées à l’opposition viennent parfois de très haut. Le régime fuit comme une passoire. “Ils sont une toute petite clique à se partager les richesses du pays”, m’explique Myo. Ils font beaucoup de jaloux. Dès le deuxième cercle, des gens veulent leur perte et ils balancent tant qu’ils peuvent.

En janvier 2010, un officier travaillant clandestinement pour la résistance, Win Naing Kyaw, a été condamné à mort. Il aurait envoyé par mail des documents sensibles sur le voyage d’une délégation de militaires birmans en Corée du Nord. Une rencontre dont personne ne devait entendre parler. Tout est passé par internet. Comment le pouvoir a-t-il identifié la source de l’envoi ? Mystère.

A Oslo, un des chefs de la résistance, Khin Maung Win, explique qu’il se livre une véritable cyberguerre avec les militaires birmans. “Je préfère ne pas rentrer dans les détails. C’est un domaine dans lequel les deux camps se combattent à l’aide de technologies modernes. C’est dangereux quand vous ne savez pas correctement manipuler les technologies de l’information. Un ordinateur, ça se pénètre, ça se hacke, ça se pirate. Ça peut coûter très cher.”

Longtemps, les militaires birmans sont restés hermétiques à la modernité. L’ancien dictateur Ne Win, une sorte d’Ubu roi crépusculaire, gouvernait entouré de sorciers, d’astrologues et de numérologues. Son numéro fétiche était le 9. Ainsi, sous son règne, la Birmanie était le seul pays au monde dont les billets de banque étaient des multiples de 9 : 90, 45… Le 9 marquait toutes les décisions importantes. Mais Ne Win est mort et la nouvelle génération de militaires a compris que la technologie pouvait leur servir d’arme. Mais les gamins qui leur font face sont des guépards numériques et les ridiculisent aussi souvent que possible.

SUR LES PAGES INTERNET : “ACCESS DENIED

Myo m’emmène dans un cybercafé complice. Signe de tête discret au patron. Presque sans nous regarder, il indique le fond de la salle. “Il faut savoir où on met les pieds et se méfier. Les patrons de cybercafés ont ordre de signaler les sites que leurs clients fréquentent. Mais ils sont très nombreux à ne pas le faire.”

Myo passe un bon quart d’heure à contourner les pare-feux et les systèmes de blocage. Nous nous cognons sans cesse sur une page blanche avec, en lettres rouges, toujours le même bandeau : access denied. Toutes les messageries mail occidentales sont access denied : Gmail, Hotmail, Yahoo… Tous les sites d’information : access denied.

Grâce à des proxys indiens, Myo parvient à contourner les checkpoints électroniques. Il veut me montrer un film formidable : le mariage de Thandar Shwe, l’opulente fille de l’actuel dictateur Than Shwe. La vidéo aurait dû rester un souvenir familial. On y voit le dictateur s’empiffrer au milieu de centaines de convives alors que sa fille est chargée de parures en diamants : collier, bracelets, bagues, barrette à cheveux… Quelques kilos de cailloux scintillants filmés au plus près par une optique macro.

Le film a fuité et s’est retrouvé sur internet. Idem pour les maisons des privilégiés du régime, leurs voitures de sport, une cave remplie à ras bord de dollars soigneusement rangés (difficile, d’être sûr de la provenance de cette dernière image). Myo me montre tout cela en rigolant silencieusement de sa drôle de grimace.

Je repense aux obsessions de certains notables parisiens à l’encontre d’internet, son populisme supposé, ses affabulations, ses excès… Le généralissime Than Shwe est d’accord. Cette scandaleuse insolence est décidément intolérable.

DANS LES LOCAUX D’ALCATEL SHANGHAI BELL

Sur un site de l’opposition birmane, Irrawady News, je trouve une information étrange. Alcatel Shanghai Bell, la filiale chinoise d’Alcatel, serait en train d’aider le régime à mettre en place un réseau internet. Le site annonce que les militaires aurait pour objectif de prendre le contrôle des télécommunications. D’abord via un site exclusivement militaire, Hantawaddy, qui serait ensuite étendu à tout le pays.

Alcatel ? La boîte française ?… Qu’est-ce qu’elle viendrait fabriquer dans un pays aussi dictatorial que la Birmanie ? Sur un terrain aussi sensible que les télécommunications ? Règle de base, ne jamais prendre les informations de l’opposition pour argent comptant. A l’hôtel, je profite d’une bonne connexion internet pour aller à la pêche aux infos sur le site d’Alcatel.

Une boîte considérable. Une multinationale. Les Français d’Alcatel ont fusionné avec les Américains de Lucent. Sur leur site corporate, aucune référence à la Birmanie. Ils signalent pourtant une présence dans cent cinquante pays, tous religieusement listés. En Chine, Alcatel Shanghai Bell est bien leur filiale, puisque la maison mère la possède à 50,1 %. Ignorent-ils ce que fabriquent les Chinois ?…

En fouillant un peu sur leur site, je réalise à quel point Alcatel veut apparaître comme une boîte éthique, écolo, soucieuse de développement durable. On trouve des codes de bonnes conduites et des engagements moraux à foison, top priorité aux droits de l’homme, et même un rappel en forme de menace du gouvernement des Etats-Unis aux employés américains : il leur est interdit de travailler en Birmanie-Myanmar, ils doivent le signaler, demander une dérogation. Sinon, ça peut aller jusqu’à la prison…

Gros doutes, quand même, sur les informations de l’opposition. Myo me dit : “J’ai entendu dire qu’ils ont leurs bureaux à l’hôtel Sedona, un établissement de luxe où les militaires font leurs affaires. Je ne peux pas y aller avec toi, je vais être identifié…” J’enfile un polo Lacoste, un air de riche Occidental qui est ici comme chez lui et j’erre dans les couloirs. Un gars en T-shirt noir me prend en filature pendant cinq bonnes minutes. Il abandonne quand il voit que je me rends au spa pour me renseigner sur les tarifs.

Je visite tout l’hôtel… Aucune référence à la présence d’Alcatel Shanghai Bell. Au business center, d’où l’on peut envoyer les fax, on me lâche l’info. Ils sont au cinquième étage des Business Suites. En effet, c’est là que je découvre leurs bureaux. Le logo familier d’Alcatel. Prétextant une petite visite de compatriote, je rentre. Sans dire que je suis journaliste, j’engage la discussion avec un cadre chinois. Je demande à rencontrer des Français. Il me répond que les ingénieurs français, quand ils viennent, préfèrent loger à l’hôtel Inye, de l’autre côté du lac. Il me laisse entendre qu’ils débordent de projets avec les militaires birmans mais qu’il n’est pas facile de travailler avec ces types-là, ils veulent développer internet tout en cherchant à tout contrôler… Ici, me glisse le cadre chinois, c’est comme la Chine avant l’ouverture.

Les informations des sites d’opposition étaient donc correctes. J’apprenais pas à pas que les militants de l’opposition birmane représentent une source étonnamment fiable. Sans doute dégoûtés par la propagande épaisse du gouvernement, ils nourrissent un souci vétilleux du fait juste et développent une maestria numérique qui me sèche.

Les jours suivant m’arrivent en pièces jointes une série d’informations très précises et authentifiées par des documents officiels. Les militaires ont rasé un morceau de jungle dans le centre du pays, au nord-est de Mandalay. Un lieu hors d’atteinte dont un check-point contrôle l’entrée. Tout près de leurs installations militaires sensibles, ils ont bâti une cyberville : Yadanabon. C’est là qu’ils veulent centraliser toutes les communications du pays.

Ainsi, les serveurs numériques se trouveront sous leur contrôle. Ils se préparent à créer un nouveau Internet Service Provider (FAI, un fournisseur d’accès internet). Evoquant ce nouveau portail, un document officiel précise : “Nous assurons ainsi une meilleure sécurité, notamment par le filtrage des sites web.”

J’en déduis que les officiels birmans sont plus soucieux de leur sécurité que de celle des internautes de la résistance. Enfin, noir sur blanc dans le même article, “Alcatel Shanghai Bell a agi dans ce projet comme un consultant technique”… Les Chinois de la filiale Shanghai Bell se prépareraient à mettre le nec plus ultra de la haute technologie française occidentale à la disposition des militaires birmans… Opération clandestine et que la firme ne mentionne nulle part dans les informations qu’elle fournit.

DANS LES BUREAUX D’ALCATEL PARIS

Que sait la direction d’Alcatel de ce projet ? Quelques semaines plus tard, de retour à Paris, je rentre en contact avec le porte-parole d’Alcatel, Laurent de Segonzac. Au premier abord, il semble tout ignorer de la présence de sa boîte en Birmanie. “Non, je crois qu’on n’y est plus, c’était il y a dix ans dans le cadre d’un projet régional mais on est repartis, il me semble qu’on n’a même plus de bureaux là-bas…”

Je lui envoie les documents en ma possession. Après vérification, bien obligé de se rendre à l’évidence, il confirme que l’opération existe bel et bien. “Le gouvernement chinois finance ce projet pour lequel notre filière chinoise a installé cette infrastructure. Nous en avons simplement fourni l’infrastructure. Son exploitation ne relève pas de nos prérogatives. Nous déployons un réseau de télécommunications et on fait en sorte qu’il marche, c’est tout.”

Le porte-parole d’Alcatel rappelle que le développement des télécommunications en Asie a toujours été à la racine de l’ouverture et du développement économique :

– “Mais vous mettez aux mains des militaires une technologie qu’ils peuvent tourner à leur avantage pour contrôler davantage la population…

– Qu’est-ce qu’il vaut mieux ? Des communications restreintes ou pas de communications du tout ?”

Dans les routeurs internet qu’Alcatel propose partout sur la planète est présenté un dispositif très peu connu du grand public : Integrated Lawful Interception. Traduction : un système d’interception légale intégrée. A quoi ça sert ? Alcatel en fait la réclame de manière on ne peut plus explicite sur son site. Verbatim : “Partout dans le monde, les gouvernements et les autorités ont besoin de détecter et de poursuivre les actes criminels et le terrorisme. Une des principales sources d’informations est le réseau de communications. Les opérateurs de réseaux sont obligés de fournir des dispositifs d’interception légaux. (…) Dans un contexte de plus en plus complexe, la coopération entre les opérateurs de réseaux et les autorités doit être renforcée. Alcatel-Lucent amène un savoir-faire exceptionnel en télécommunications et constitue un conseiller fiable et un pourvoyeur de solutions pour les autorités d’un pays…”

La Lawful Interception – LI dans le monde codé des télécommunications – est tout simplement un interrupteur, un switch, un système qui permet aux autorités d’écouter vos conversations, de lire vos mails ou d’assister à vos tchats. Cette mesure peut se justifier dans un Etat de droit menacé par Al-Qaida ou qui souhaite mettre en taule les pédophiles. Un Etat qui agit uniquement sur réquisition judiciaire.

Mais qu’en est-il en Birmanie ? Là où le droit a été taillé sur mesure pour protéger les intérêts d’une toute petite clique de militaires totalement dépourvus d’humour ou de sens critique, là où on peut prendre vingt ans de prison pour avoir tenu un blog, pour avoir simplement usé de sa liberté de pensée ?

En enquêtant davantage sur le dispositif, je découvre qu’Alcatel l’a mis à la disposition des Chinois et a élaboré pour eux des interfaces spécifiques. Le gouvernement chinois représente le meilleur allié des généraux birmans. Sachant que les Chinois de Shanghai Bell sont aux commandes en Birmanie, avec du matériel français, je pose la question au porte-parole d’Alcatel : “Vous allez installer le dispositif LI pour les militaires birmans ?” Je suis obligé d’expliquer ce qu’est un LI, mon interlocuteur n’en a jamais entendu parler. Au bout de quelques minutes, il comprend. Il me répond qu’il va poser la question aux Chinois de Shanghai Bell présents sur le terrain.

Le lendemain, il me rappelle d’une voix cauteleuse : “Je leur ai demandé : ils m’ont dit qu’ils ne posaient pas le dispositif au Myanmar… C’est ce qu’ils m’ont dit, hein…” Peu après cette conversation, les autorités birmanes ont identifié une nouvelle blogueuse. Elle a été jugée très vite et condamnée à treize années de prison. Fin février, le pouvoir a transféré l’activité internet du Myanmar dans la cyberville militaire de Yadanabon. Tous les jours, j’échange quelques mots anodins par messagerie électronique avec Myo. Juste pour voir s’il est libre. Jusqu’à maintenant, tout va bien.

Photo : extrait du film Résistance, business et secret nucléaire

A voir Résistance, business et secret nucléaire de Paul Moreira sur Canal+, le vendredi 26 mars à 22 h 25.

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