juil 22 2013

Birmanie : un moine radical visé par une explosion

source : lemonde.fr

Une explosion de faible puissance a fait cinq blessés à Mandalay, dans le centre de la Birmanie, près d’un rassemblement religieux animé par un moine bouddhiste auteur de violents discours islamophobes.

L’explosion est survenue dimanche soir à environ 90 mètres du lieu de prière, dans un quartier résidentiel de la deuxième plus grande ville du pays, a indiqué un officier au quartier général de la police dans la capitale Naypyidaw, sous couvert de l’anonymat. Cinq personnes – un enfant, moine novice, trois femmes et un homme – ont été légèrement blessés par la déflagration. “Nous ne connaissons pas encore la nature de l’explosion, l’enquête se poursuit. Mais nous pensons qu’il pourrait s’agir d’un engin artisanal”, a précisé l’officier de police.

Le moine Wirathu a fait en juillet la “une” du magazine américaine Time où il était présenté comme “le visage du terrorisme bouddhiste” pour ses responsabilités présumées dans les violences religieuses qui ont fait des dizaines de morts en mars.

MOINES IMPLIQUÉS DANS LES VIOLENCES

Le moine a confirmé l’explosion lundi, accusant “la minorité” évoquée dans l’article du Time, précisément les musulmans birmans qui constituent environ 4 % de la population. Le pouvoir avait décidé d’interdire le numéro du Time.

Environ 200 personnes avaient été tuées l’an passé et 140 000 déplacées dans des violences, dans l’ouest du pays, entre bouddhistes de l’ethnie rakhine et membres de la minorité musulmane apatride des Rohingya. Les heurts se sont depuis élargis à d’autres régions du pays, visant cette fois des Birmans musulmans. Des dizaines de personnes ont été tuées. Des moines ont été directement impliqués, dans les discours et parfois dans les violences elles-mêmes.

Une campagne menée autour du slogan “969″, des chiffres bouddhiques, dans lequel Wirathu est impliqué, a appelé notamment au boycott des magasins tenus par les musulmans. Ce climat délétère met en lumière des tensions mises en sourdine pendant cinquante ans par la junte, mais réapparues au grand jour depuis que celle-ci a cédé le pouvoir en mars 2011.


juil 19 2013

Le président birman dit ne pas se préparer au scrutin de 2015

source : lenouvelobs

Le président birman Thein Sein accueilli par François Hollande à l'Elysée. L'ancien général assure qu'il ne se prépare pas à briguer sa succession en 2015 et qu'il n'a aucune objection à voir l'opposante Aung San Suu Kyi lui succéder à la tête de l'ancienne colonie britannique. /Photo prise le 17 juillet 2013/REUTERS/Philippe Wojazer (c) Reuters

Le président birman Thein Sein accueilli par François Hollande à l’Elysée. L’ancien général assure qu’il ne se prépare pas à briguer sa succession en 2015 et qu’il n’a aucune objection à voir l’opposante Aung San Suu Kyi lui succéder à la tête de l’ancienne colonie britannique. /Photo prise le 17 juillet 2013/REUTERS/Philippe Wojazer (c) Reuters
Le président birman, Thein Sein, assure qu’il ne se prépare pas à briguer sa succession en 2015 et qu’il n’a aucune objection à voir l’opposante Aung San Suu Kyi lui succéder à la tête de l’ancienne colonie britannique, dans un entretien diffusé vendredi.

L’ancien général, qui a succédé à la junte militaire en 2011, a effectué cette semaine une visite historique à Paris, où il a été invité par François Hollande à poursuivre le processus de transition politique et les réformes économiques.

“Pour le moment, je ne me prépare pas à me présenter à l’élection présidentielle de 2015″, a déclaré Thein Sein, dont les propos ont été traduits en anglais, dans une interview diffusée sur France 24.

A deux ans des élections générales, le parti d’Aung San Suu Kyi, la Ligue nationale pour la démocratie (LND), qui a remporté 43 des 44 sièges brigués lors des élections législatives partielles d’avril 2012, est donné favori.

Mais la Constitution birmane ne permet pas, pour l’heure, à Aung San Suu Kyi, veuve d’un Britannique et mère de deux enfants britanniques, de se présenter à l’élection présidentielle.

La Constitution, qui empêche toute personne mariée à un étranger ou parent d’un enfant d’une autre nationalité de prétendre à diriger le pays, est amendable mais c’est aux parlementaires de décider de ces amendements, a souligné Thein Sein.

“Concernant sa candidature, je n’ai aucune objection”, a-t-il dit.

Si la Constitution était amendée en son sens, Aung San Suu Kyi pourrait toutefois devoir composer avec le ressentiment d’une partie de la population qui a mal vécu la position de la chef de file de l’opposition face aux violences anti-musulmanes qui ont secoué le pays, majoritairement bouddhiste.

La lauréate du prix Nobel de la Paix 1991, qui s’est très peu exprimée sur les émeutes confessionnelles, a déploré mi-avril la mise à l’écart des musulmans de Birmanie, tout en soulignant qu’elle n’était pas une “magicienne” capable de mettre un terme aux violences.

(Marine Pennetier, avec John Irish, édité par Jean-Baptiste Vey)


juil 15 2013

Visite du président Thein Sein en Europe : la Birmanie est-elle devenue fréquentable ?

source : rfi par Christophe Paget

Le président birman Thein Sein.

Le président birman Thein Sein.

REUTERS/Chip East

Thein Sein est attendu à Paris en ce début de semaine, dans la foulée de son passage en Grande-Bretagne, ce lundi 15 juillet. Ce sera la première visite en France du président birman. Aung San Suu Kyi l’avait déjà précédé l’an dernier - l’opposante venait d’être élue députée, lors d’élections partielles largement remportées par son parti la LND. Des élections qui avaient amené les pays occidentaux à lever peu à peu quasiment toutes leurs sanctions, estimant que la Birmanie était sur la voie des réformes. Depuis Thein Sein multiplie les visites à l’étranger.Barack Obama lui-même est allé en Birmanie. Mais si la Birmanie est fréquentée, est-elle pour autant fréquentable aujourd’hui, après des décennies de dictature et d’isolement ?

Il faut d’abord remonter à l’année 2011, et analyser cette décision de Thein Sein de passer d’un régime militaire, né du coup d’Etat de 1962, à un gouvernement civil - même si les militaires sont toujours bien présents. Pour Jean-Louis Margolin, maître de conférence en histoire contemporaine à l’université d’Aix-Marseille, ce changement brusque doit être certainement dû à un constat d’échec du président birman, surtout sur le plan économique : « La Birmanie, qui était pendant fort longtemps et en particulier à l’époque coloniale le premier exportateur de riz au monde, s’était retrouvée dans la situation économique, si je puis dire, d’un pays d’Afrique subsaharienne au milieu d’une Asie qui connaissait des phénomènes de développement rapide. »

Des réformes inattendues

D’où cette décision de Thein Sein de mettre en place, à la surprise générale, tout un train de réformes pour que les sanctions internationales, qui participaient aux difficultés économiques du pays, soient levées : libération d’une bonne partie des prisonniers politiques, libéralisation des médias, autorisation des syndicats, possibilité de manifester… Et un retour à un certain pluralisme politique, même si explique Jean-Louis Margolin, « il n’y a pas eu encore la possibilité pour le principal parti d’opposition, la Ligue nationale pour la démocratie d’Aung San Suu Kyi, de se présenter à des élections générales, ou encore moins pour l’instant à des élections présidentielles » ; et pour le moment, la Constitution ne permet pas à la « Dame de Rangoon » de se présenter à la présidentielle de 2015.

A noter aussi une certaine réouverture au monde, avec ces voyages des dirigeants birmans à l’étranger ou de dirigeants étrangers en Birmanie ; réouverture économique également, « avec en toile de fond un petit peu le modèle chinois d’ouverture économique contrôlée permettant au pays de sortir de la misère ».

Les violences subsistent

Voilà pour ce qui est des bons côtés. Mais pour les ONG de défense des droits de l’homme, si des choses ont changé, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir. Info Birmanie parle ainsi d’une aggravation générale de la situation des droits de l’homme, avec, malgré la mise en place de cessez-le-feu avec les groupes ethniques armés, la reprise des combats dans les Etats Shan et Kashin, et les violences dans le centre et l’ouest de la Birmanie entre bouddhistes et musulmans qui ont fait plus de 200 morts et 140 000 déplacés l’an dernier. Aucune mesure pour faire cesser les incitations à la haine et la violence n’ont été mises en place par l’Etat birman, affirme Info Birmanie, qui souligne également que, contrairement à l’accord passé avec l’ONU, l’armée birmane emploie et recrute toujours des enfants soldats - même si certains ont été rendus à la vie civile.

Célestine Fouchet, d’Info Birmanie, reconnaît donc un mieux… relatif : « Evidemment il y a eu des libertés civiles qui ont été consenties, mais si on prend l’exemple de cette nouvelle loi qui permet de manifester, c’est en vertu de cette nouvelle loi que des activistes ont été arrêtés il y a quelques jours, et ils ont pris onze ans de prison. » D’où cette demande des ONG : « On engage la France à trouver un équilibre prudent entre encouragement et pression. C’est un peu un jeu hypocrite de la communauté internationale : “Vous avez lâché quelques libertés civiles, Aung San Suu Kyi a été libérée… En gros ils ont fait assez pour qu’on puisse investir” ».

Un équilibre entre encouragement et pression

Les ONG sont unanimes : les sanctions internationales ont été levées trop vite. Mais pour Jean-Louis Margolin, « il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ». Malgré les violences ethniques et religieuses, les pays occidentaux ne doivent pas donner l’impression de vouloir s’ingérer trop étroitement dans les affaires intérieures de la Birmanie « sans respecter ces compromis, certes boiteux, sur lesquels est fondée cette évolution, compromis qui ont prouvé qu’ils arrivaient quand même à produire des résultats positifs ». Être trop critique risquerait de « renforcer les courants les plus conservateurs et les plus xénophobes, qui n’attendent qu’une occasion de dénoncer la soumission de leur gouvernement aux pays d’Occident ».

En tout cas, on verra bientôt si les militaires permettent à Aung San Suu Kyi, qui cristallise l’intérêt des Occidentaux, de modifier la loi pour participer à la présidentielle de 2015. Si ce n’est pas le cas, Europe et Etats-Unis seront peut-être plus enclins à faire pression sur le gouvernement birman que lors des violences ethniques qui avaient visé la minorité musulmane des Rohingyas.


juil 11 2013

La mort du “parrain de l’héroïne” en Birmanie

source : lemonde

Le baron de la drogue birman, Lo Hsing Han, le 25 mai 2007.

Le baron de la drogue birman, Lo Hsing Han, le 25 mai 2007. | AP/Khin Maung Win

Le triangle d’or vient de perdre un de ses barons. Lo Hsing Han, “le parrain de l’héroïne” birman, est mort samedi 6 juillet à Rangoun, selon un avis de décès publié lundi dans la presse officielle du pays. Agé de près de 80 ans, il était l’un des maîtres d’œuvre du commerce de la drogue dans la région, au point d’être considéré comme le plus gros trafiquant d’héroïne au monde.

Devenu au fil du temps un soutien de poids de la junte militaire au pouvoir depuis 1962, Lo Hsing Han était également l’un des hommes les plus riches et plus influents de Birmanie. Né au milieu des années 1930 dans un petit village du Kokang, région du nord-est de la Birmanie enclavée entre l’Etat du Shan et la Chine, Lo Hsing Han commence sa carrière dans les troupes de la famille Yang, le clan chinois qui règne jusqu’en 1959 sur la zone.

En 1962, les militaires au pouvoir à Rangoun proposent un pacte au jeune soldat : l’ouverture des portes du marché de la drogue dans la région contre la constitution d’une organisation paramilitaire chargée de combattre la rébellion communiste dans l’Etat du Shan. Lo Hsing Han accepte, et se montre d’une grande efficacité. A la tête de sa milice Ka Kwe Ye (KKY), il stoppe l’avancée des communistes dans la région. Mais n’oublie pas pour autant de faire fructifier son commerce, aidé en cela par les troupes de l’armée régulière, qui escortent ses convois chargés d’opium à travers la forêt birmane.

CONDAMNÉ À MORT POUR “TRAHISON”

En 1973 pourtant, les militaires ordonnent la dissolution des KKY. Lo Hsing Han refuse, et décide de s’allier aux nationalistes du Shan, combattant la junte de Rangoun. Mais l’opération échoue, et Lo Hsing Han est arrêté par la police dans le nord de la Thaïlande, avant d’être livré aux militaires birmans, puis condamné à la peine de mort pour “trahison”. Aucune mention n’est alors faite d’un quelconque trafic de drogue, qui pourrait ternir la réputation du régime.

Mais en 1980, le trafiquant, dont la peine avait été commuée en prison à vie, bénéficie d’une amnistie générale. Mieux, selon le journaliste suédois Bertil Lintner, les militaires lui offrent la somme de 2 millions de kyats (300 000 dollars de l’époque) pour reprendre ses activités de milicien pro-gouvernemental — et de trafiquant de drogue.

La fin des années 1980 sera déterminante pour le destin de Lo Hsing Han. En 1988, après un soulèvement populaire, la junte autorise la création de partis politiques dans le pays. A cette date, le Parti communiste birman (CPB), au pouvoir dans le Kokang, décide de négocier son autonomie avec Rangoun. Jouant à merveille le rôle de médiateur entre les militaires et les forces du CPB, le trafiquant se rend rapidement indispensable. Les discussions aboutissent à un cessez-le-feu, redorant l’image de l’ancien condamné.

DANS LES ARCANES DU POUVOIR

En quelques mois, Lo Hsing Han change de statut, et accède aux arcanes du pouvoir. Jusque-là simple trafiquant, aux pouvoirs limités, il se mue en baron de la drogue à l’envergure internationale. Dès le début des années 1990, l’homme dirige au moins 17 usines d’héroïne dans le pays, et devient pour plusieurs décennies l’un des plus gros trafiquants de drogue au monde. En 1999, la police australienne intercepte un bateau transportant une demi-tonne d’héroïne en provenance des usines birmanes de Lo Hsing Han : de quoi donner une dose à l’ensemble de la population australienne, soit près de 20 millions de personnes.

Lo Hsing Han bénéficie de l’appui indéfectible des militaires birmans. Dans un article daté de 2001 et intitulé “Comment la junte protège M. Héroïne”, le quotidien britannique The Guardian décrit les actes de torture subis par Saw Lu, prince birman de l’ethnie Wa, coupable de s’opposer au trafic d’héroïne orchestré par Lo Hsing Han : accroché à l’envers, battu à coups de chaîne durant 56 jours, de l’urine versée sur son visage, un câble électrique attaché à son pénis. L’homme était régulièrement jeté au sol, tout près d’un trou fraîchement creusé, qu’on lui décrivait comme sa future tombe.

Mais Lo Hsing Han ne limite pas ses activités au trafic de stupéfiant. En 1992, il fonde avec son fils Steven Law l’entreprise Asia World, qui se mue rapidement en un gigantesque conglomérat, allant de la construction d’autoroutes à celle d’hôtels de luxe, de l’industrie vestimentaire à la culture de l’huile de palme, en passant par la gestion de compagnies de bus et une chaîne de supermarchés.

L’empire de Lo Hsing Han est tout particulièrement présent dans les échanges commerciaux avec Singapour. D’après un câble diplomatique américain révélé par WikiLeaks et daté du 28 décembre 2007, Asia World contrôlerait pour plus de 500 millions de dollars (390 millions d’euros) d’avoirs en Birmanie. Quelque 70 % des investissements de Singapour en Birmanie transiteraient par ce conglomérat. La cité-Etat est aujourd’hui le sixième investisseur dans le pays.

SANCTIONS AMÉRICAINES

En 2008, les Etats-Unis décident de sévir. L’administration de George W. Bush annonce une série de sanctions visant Lo Hsing Han, ainsi que le reste de sa famille et l’ensemble des entreprises contrôlées par le clan, dont ses filiales singapouriennes. “Asia World a fourni un soutien crucial au régime birman”, déclare alors le secrétariat au Trésor américain, qui avait décidé de durcir les sanctions contre le régime après la répression brutale de la contestation de 2007.

Mais les sanctions n’enrayent pas le trafic. Selon une étude de l’ONG thaïlandaise PWO (Palaung Women’s Organization), la surface des terres consacrées à la culture de l’opium aurait été multipliée par cinq dans l’Etat du Shan, cœur de l’empire de Lo Hsing Han, entre 2007 et 2009. La Birmanie est aujourd’hui le deuxième producteur mondial d’opium (10 % du marché) derrière l’Afghanistan (74 %), selon le dernier rapport annuel de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

La mort de Lo Hsing Han ne changera probablement rien à la situation. Malgré la levée, en 2012, de certaines sanctions internationales venant saluer le début de démocratisation du pays, celui-ci n’a pas les moyens de se passer des investissements d’Asia World, pas plus qu’il ne peut offrir d’alternative à la culture du pavot aux régions déshéritées du nord-est du pays.

Quant à la succession du patriarche, dont la descendance est nombreuse (neuf enfants et seize petits-enfants), elle est réglée depuis longtemps. Son fils Steven Law gère depuis les années 1990 les affaires de la famille, en duo avec son père. Il est, lui aussi, la cible de sanctions des Etats-Unis.

Bruno Meyerfeld


juil 5 2013

BIRMANIE • Non, les bouddhistes ne sont pas tous extrémistes

source : courrier international - The Irrawaddy  Jonathan Hulland

Un consultant en droits de l’homme alerte contre l’attention portée par les médias au moine anti-musulman birman, U Wirathu. Pour lui, il est urgent de ne pas résumer le conflit interethnique à son personnage, mais de décortiquer une situation complexe.

La couverture polémique du Time, publiée le 1er juillet, avec U Wirathu - Photo AFP.
La couverture polémique du Time, publiée le 1er juillet, avec U Wirathu - Photo AFP.
Ces dernières semaines, le tristement célèbre U Wirathu a fait la couverture du magazine Time, figuré dans un article à la une du New York Times et été interviewé à l’émission News Hour de la chaîne américaine PBS. Quand j’ai tapé le nom de ce moine birman islamophobe sur Google News le 1er juillet, j’ai obtenu pas moins de 15 400 résultats, soit quinze pages d’articles (contre quatre il y a seulement une semaine).

U Wirathu est déjà une célébrité chez lui et il semble lancer une campagne mondiale depuis son monastère de Mandalay, où une longue file de journalistes serpente devant les bâtiments en attendant patiemment leurs 15 minutes avec le moine aux yeux vitreux. U Wirathu se délecte manifestement de cette attention, il brûle de transmettre son message extrémiste à autant d’yeux et d’oreilles que possible. Et les médias semblent tout autant brûler de rencontrer ce moine bouddhiste ultranationaliste.

Conséquence, c’est U Wirathu, et non Aung San Suu Kyi ou Thein Sein, le président réformiste, qui est actuellement le visage de la délicate transition du pays vers la démocratie. Qu’est-ce que cela signifie pour la Birmanie ? Les médias doivent-ils braquer aussi intensément leurs projecteurs sur cet anti-dalaï-lama ?

Je ne nie pas l’importance de ce qu’incarne U Wirathu et il est temps que la presse internationale cesse de chanter les louanges du lent processus de réforme, en panne depuis six mois. Mais se pourrait-il que ce moine ne soit qu’un méchant bien pratique pour une histoire compliquée ? Après tout, tout le monde adore les bons méchants, surtout les correspondants étrangers. U Wirathu et sa robe cramoisie changent agréablement du Syrien Bachar el-Assad ou du Coréen Kim Jong-un.

Et il est plus facile de parler d’un homme que du rôle de l’armée dans la vie politique, des confiscations de terre, des combats bien mortels qui opposent armée birmane et mouvements ethniques armés. Il n’est pas non plus facile de parler de la triste convergence du “processus de paix” et de l’afflux d’aides et d’argent émanant de toutes sortes de vils acteurs internationaux, encore moins d’élucider les liens douteux existant entre le mouvement 969 (anti-musulman, animé notamment par U Wirathu) et les généraux hostiles aux réformes, ni de repérer d’où vient l’argent de U Wirathu.

Quel est l’intérêt de lui donner une telle tribune ?
Le mouvement anti-musulman qui grandit en Birmanie est cependant une entreprise complexe, bien financée, capable de jouer avec les médias et dépasse le seul U Wirathu. Les journalistes feraient bien de mener l’enquête sur les enjeux et les intérêts politiques qui se dissimulent derrière l’homme. Quelle est donc la responsabilité des médias internationaux quand il s’agit de donner à un ultranationaliste comme U Wirathu une importante tribune ? Depuis l’article du Time, U Wirathu profite de la “polémique” pour faire encore plus parler de lui et de son mouvement. Il accuse la presse occidentale de le diaboliser mais c’est dans un entretien avec l’agence de presse américaine Associated Press qu’il exprime son indignation !

La presse birmane n’est pas en reste. Weekly Eleven, un hebdomadaire influent, vient de publier un article intitulé “Moines et journalistes dénoncent le portrait de U Wirathu fait par le Time qui l’accuse d’être un terroriste bouddhiste”. Toute une série de personnalités birmanes y dénoncent l’association bouddhisme et terrorisme, y compris, malheureusement, le fondateur de la Ligue Nationale pour la démocratie, U Win Tin, véritable icône, qui déclare : “Nul ne peut nier que les musulmans sont en général des extrémistes.”

U Wirathu est peut-être fou mais c’est un brillant communicant, bien meilleur assurément que les responsables politiques birmans, amateurs en comparaison. Exemple : le président Thein Sein, qui ne voulait pas demeurer en reste, a posté le 23 juin sur son site officiel une déclaration critiquant l’article du Time. Il y défend le clergé bouddhique en bloc et protége ainsi U Wirathu et le mouvement 969 de toute critique, au lieu de démontrer concrètement que les bouddhistes birmans ne sont pas tous des extrémistes enragés.

Une fois encore, Aung San Suu Kyi garde le silence sur cette question qui risque de nuire à sa position. Quand il s’agit de discours haineux, les médias ont une énorme responsabilité sur la façon dont ils traitent les extrémistes comme U Wirathu. Et ils ne font pas leur travail s’ils se concentrent sur un homme et son flot de vitriol.

Les journalistes considèrent peut-être qu’ils ne font que contribuer à creuser la tombe de U Wirathu en soumettant ce fanatique au jugement de l’opinion mondiale mais c’est à mon avis de la naïveté. Les gens comme U Wirathu tirent profit des polémiques et des accusations de “terrorisme”, surtout quand ils ont déjà de fervents partisans dans leur pays. Ce genre de portrait ne fait qu’alimenter l’appétit nationaliste et bouddhiste.

Maintenant, le pauvre U Wirathu peut se dire victime à la fois de l’hypocrisie occidentale et de l’extrémisme islamique (qui sont selon lui derrière l’article de Time). Il faut certes les dénoncer, lui et le mouvement 969, pour leur détestable islamophobie qui se dissimule derrière un vernis de bouddhisme, mais sans tomber dans des pièges machiavéliques qui ne font que renforcer leur position. Qui tourmente un ours, s’attire sa colère.