juin 8 2012

Le général birman fait le moine

source : lemonde asie-pacifique Par Bruno Philip, lettre d’Asie

Le 16 mai, un des deux vices-présidents de la Birmanie, le général Tin Aung Myint Oo, est rentré dans les ordres et a revêtu la robe lie-de-vin des bonzes du Myanmar. L’information n’est pas anecdotique, même s’il n’est pas surprenant, en Asie du Sud-Est, que les laïques fassent, notamment durant leur jeunesse, un séjour dans les monastères bouddhistes. L’âge venant, certains adeptes du petit véhicule - ou “theravada”, la forme de bouddhisme pratiquée en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge - peuvent tout aussi bien décider d’aller méditer un moment sur le sens - ou plutôt l’absence de sens - de l’existence.

Mais, dans le cas du général birman, l’événement a des implications politiques cruciales : non seulement ce cacique d’un régime encore dominé par les militaires a démissionné, mais, de plus, cet officier supérieur de 62 ans était considéré par tous les observateurs attentifs de la Birmanie comme le chef de file du clan des “durs” au sein du gouvernement.

Cette information, qui a fait l’objet de nombreuses spéculations pendant un certain temps - le général Oo ayant soudainement disparu des photos officielles -, a été confirmée officieusement, le 21 mai, par des sources gouvernementales anonymes citées par la presse.

Si le général s’est retiré pour de bon des affaires, cet événement scelle la victoire des “modérés” sur les “conservateurs”. Ces derniers, comme le général-moine, sont les héritiers de l’ancien dictateur Tan Shwe, qui semble lui aussi avoir pris une retraite définitive depuis le printemps 2011. Et, si l’entrée au monastère du général se confirme, elle indiquerait donc que le président de la République, Thein Sein, architecte des réformes démocratiques en cours, dispose désormais d’une meilleure assise politique. Depuis plus d’un an, on a vu que l’ancienne dictature n’a cessé de multiplier les promesses de complète transformation d’un système figé depuis le coup d’Etat militaire de 1962 dans le formol de l’autoritarisme casqué.

Au bout d’un demi-siècle, le système était à bout de course. Mais la transition vers “une démocratie disciplinée”, comme le promet le président, ne va pas sans heurts. A l’intérieur, les luttes internes sont parfois exacerbées par le chamboulement général. Des observateurs à Rangoun, ancienne capitale et plus grande ville du pays, décrivent le fonctionnement du gouvernement, installé dans la lointaine ville de Naypyidaw, comme une sorte de foire d’empoigne où règne la loi du chacun pour soi… Le chef de l’Etat, ancien général réincarné en leader “démocrate”, serait sur le point de commencer une opération de nettoyage en remaniant son gouvernement. Tout cela si l’on en croit des informations filtrant d’un système encore d’une rare opacité : au niveau officiel, personne n’a, par exemple, confirmé ni la démission du général Oo ni sa retraite - provisoire ? - dans un monastère.

Des caciques comme Tin Aung Myint Oo, jadis décoré dans la lutte contre la guérilla communiste, représentent un obstacle à la poursuite du processus de libéralisation économique et de démocratisation du politique : notoirement corrompu, partisan de la manière forte, le général incarnait ces années de fer, quand l’armée écrasait, en 1988, un mouvement démocratique populaire, ou, en 2007, la “révolte safran”, une tentative de rébellion de la part… du clergé. L’ancien militaire peut désormais faire pénitence.

“S’il est parti pour de bon, cela sera un très bon test pour savoir ce que les militaires pensent des réformes”, juge Nicholas Farrelly, chercheur à l’Université nationale d’Australie. L’ampleur desdites réformes - de la création de syndicats libres à l’ouverture de l’économie en passant par la liberté de manifester - n’empêchent pas l’institution militaire de rester très puissante. Les soldats sont rentrés dans leurs casernes, les généraux se sont écartés de la scène politique mais ils restent les spectateurs attentifs et inquiets de cette nouvelle donne aux conséquences encore imprévisibles.

Dernière promesse en date, celle que vient de faire Tint Swe, le responsable du très orwellien “Département de l’enregistrement et de la surveillance de la presse” : il a annoncé que “la censure sur les journaux et les magazines prendrait fin à la fin du mois de juin”. Rien de moins.

Toutes ces annonces en cascade n’empêchent pas non plus que le conflit ethnique se prolonge, surtout au nord du pays, et que l’absence de cadre juridique approprié ainsi que l’archaïsme du système économique ne freinent l’enthousiasme de nombreux investisseurs.

A propos de l’absence de véritable paix durable avec plusieurs groupes armés, en dépit de la signature d’accords de paix trop vagues et pas toujours respectés, les spécialistes pointent du doigt une difficulté systémique : comme l’écrit un spécialiste des guérillas birmanes, le Suédois Bertil Lintner, “la Constitution de 2008 ne reconnaît pas le fédéralisme, donc il n’y a pas d’espace pour des concessions” que devrait faire le gouvernement. Les groupes ethniques réclament, eux, un système fédéral qui leur garantirait un minimum d’autonomie.

Au plan économique, la chef de file de l’opposition, Aung San Suu Kyi, a récemment fait remarquer aux investisseurs étrangers réunis fin mai, lors du Forum économique mondial organisé à Bangkok, qu’il s’agissait d’adopter à l’égard de son pays une attitude de “scepticisme sain” (healthy scepticism). La formule a déplu en haut lieu : la Birmanie aimerait acquérir la réputation de nouvel eldorado de l’Asie. Elle a encore du chemin à faire.

philip@lemonde.fr

Bruno Philip, lettre d’Asie